Best Of - Facebook enterré vivant : les questions que l’on DOIT se poser - 25 septembre 2012

Facebook enterré vivant : les questions que l’on DOIT se poser

Le monde facebook bug facebook

Vous n’avez pas pu manquer l’hystérie qui s’est emparée des réseaux sociaux et de la presse hier soir : Facebook a déballé votre vie privée en étalant vos messages privés de 2007 à 2009 sur vos murs !

Pour ceux qui l’auraient manquée, cette hystérie, rassurez-vous : rien n’est vrai. Cette folle rumeur qui a enflammé le web social doit nous interroger, doit interroger la presse, doit interroger Facebook. Retour en 4 actes sur une psychose délirante.

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Acte I : Facebook : déballe votre vie privée !

24 septembre 2012 à 15h : le journal Métro sort une information selon laquelle un bug affecterait Facebook. A vrai dire, pas n’importe quel bug : des messages privés seraient rendus publics et visibles sur le profil des utilisateurs !

C’est la panique. La presse et la blogosphère «tech» reprennent immédiatement l’info :

Bug facebook message privé public

Et n’hésitent pas à prodiguer des conseils pour se protéger de l’attaque ! Sur Facebook, bien sûr :

Facebook message privé public express

Les lecteurs s’en donnent à coeur joie, et font tourner massivement l’info. Toujours sur Facebook, bien entendu :

Bug Facebook partage 20minutes

L’article de 20 minutes est massivement partagé

L’après-midi même, Twitter s’enflamme. Le Monde n’hésite pas à tweeter avec son compte principal (dont il revendique fièrement 1 million de followers) l’ «information», sans prendre la peine d’utiliser le conditionnel :

Le monde bug facebook

Idem sur… Facebook : l’info est « confirmée » !

Facebook enterré vivant : les questions que l’on DOIT se poser

Acte II : le démenti officiel de Facebook

En début de soirée, Facebook, sollicité de toute part par la presse, dément officiellement :

Facebook dement bug

Mais Slate n’est pas dupe. Toujours à la pointe des arguments chocs, le journal argue qu’on « ne peut pas prouver que c’est faux »… Ouch.

Slate bug facebook

Acte III : la presse généraliste retrouve le conditionnel, et la presse tech vole au secours de Facebook

Suite au démenti de Facebook, la presse, bon an mal an, s’interroge. Les « updates » affluent :

Facebook dement bugEt le conditionnel apparaît :

Conditionnel bug message facebook

Enfin, la presse tech, elle, après enquête, enfonce le clou : il n’y a PAS de bug Facebook :

Pas de bug facebook

Acte IV : la presse d’investigation sort les griffes

Malgré ce démenti officiel, dont on comprend pourquoi tout le monde s’en méfie comme de la peste, mais également malgré les très sérieux démentis de la non moins sérieuse presse tech, certains investigateurs en chef n’en démordent pas :

Bug facebook twitter

Au final, ce malheureux épisode pose plusieurs questions ; à nous, utilisateurs des réseaux sociaux, à la presse française, à Facebook et… au modèle capitaliste.

Les questions que l’on DOIT se poser 

1/ Pourquoi cette rumeur, présentée comme une info, a-t-elle prise à ce point-là ?

La réponse semble tenir en un mot : Facebook. A force d’exploiter les données des utilisateurs à des fins commerciales, Facebook a fait le bonheur de son portefeuille (la société est très rentable)… et le malheur de ses utilisateurs.

Chemin faisant, le malheur est vite devenu de la haine. Une haine parfois irrationnelle, qui débouche logiquement sur de la psychose. Preuve en est cet incroyable plantage.

2/ Pourquoi partageons-nous spontanément des informations non vérifiées ?

La logique du partage facilité à l’extrême (un clic, parfois zéro clic, cf. l’utilisation de l’open graph Facebook sur certaines plateformes comme Deezer ou encore le social reader), désormais intrinsèque aux réseaux sociaux, montre ses limites. Les rumeurs sont un parfait exemple. Ajoutez un sujet sensible – Facebook -, vous obtenez le parfait cocktail : tout le monde court, et de plus en plus vite, dans le même sens, jusqu’à l’absurde. L’écervelage est général.

Les questions que la presse DOIT se poser

1/ Comment la presse a-t-elle pu céder à cet emballement délirant ?

La presse française est la première victime de cet emballement. Pris au piège du primat au scoop, la presse (française) s’emballe à la moindre alerte et cède à ce que Bourdieu appelait la «circulation circulaire de l’information» : quand une «info» explosive, même non vérifiée, sort dans un média, la concurrence la reprend instinctivement. Et tant pis pour le risque d’erreur : vaut mieux se planter collectivement que de louper un scoop individuellement.

2/ Quel usage doit faire la presse des réseaux sociaux ?

La logique sociale – je partage l’info que mes amis/followers m’ont recommandée – a aggravé cette logique du primat au scoop, la rendant encore plus impérative.

Le Monde s’est dépêché de faire participer ses fans sur Facebook, leur demandant des exemples de la mésaventure sur leur profil. Un fan a témoigné s’être fait «plaquer» par sa femme à cause de ce prétendu bug. Le commentaire a été repris sur Twitter, puis partagé de nombreuses fois… Le feu avait pris : de commentaire anonyme et non vérifié, le témoignage avait valeur de preuve.

Les réseaux sociaux restent pourtant extrêmement utiles pour la presse. Non pas pour drainer du trafic, ils ne sont pas faits pour ça, mais par exemple pour réorienter le journalisme vers des articles plus participatifs, pour détecter des tendances (et les VERIFIER), recouper des informations sur des zones inaccessibles (Syrie), dialoguer avec les lecteurs…

La question que Facebook DOIT se poser

Pourquoi Facebook est-il si haï ? 

Facebook exploite nos données à des fins commerciales, c’est un fait. Nous le savons, ça nous énerve, ça nous irrite, et on ne se prive pas de pester. Pour autant, nous sommes des millions, rien qu’en France, à nous rendre quotidiennement sur le réseau social.

Le problème se situe peut-être plus en amont : pourquoi Facebook, qui tient tant à son côté fun, cool et policé, exploite grossièrement nos données pour nous distribuer de la publicité ?

Vous la voyez venir : les réseaux sociaux doivent-ils être rentables ? Pour vivre et se développer, oui. Mais cette logique semble bien les mener tout droit au cimetière : en témoignent les déboires de Facebook en bourse.

Contraint d’augmenter ses performances économiques et surveillé par des actionnaires dont l’exigence n’a pas de plafond, Facebook surexploite nos données pour satisfaire ses nouveaux banquiers. Problème : satisfaire ses actionnaires revient à dégoûter ses utilisateurs. La logique se tient également dans le sens inverse. Quadrature du cercle…

Le web est-il soluble dans le modèle capitaliste ? 

Fondamentalement, le capitalisme interroge le modèle (théorique) des réseaux sociaux – et du web en général – : on partage tout, on ne vend rien. Le savoir est gratuit, les échanges et partages, illimités. Alors, les réseaux sociaux sont-ils hors-sol vis-à-vis du modèle capitaliste ?

Les épisodes récents tendent à montrer que non : il faut gagner de l’argent, quitte à écœurer ses utilisateurs. Suite aux constations faite plus haut, la question, au fond, est : comment les réseaux sociaux peuvent-ils vivre sans céder au modèle du tout publicité, qui, in fine, les condamne ? Comment le web social peut-il s’autofinancer, voire gagner de l’argent, sans détruire ce qui fait sa valeur : l’échange et le partage en toute confiance ?

Rappelez-vous, il avait été envisagé de nationaliser Facebook. L’idée, baroque, pour ne pas dire farfelue, avait le mérite de jeter le pavé dans la marre : le web est-il soluble dans le capitalisme ?