Pourquoi les paléontologues du web ont tort

« Google + va tuer Facebook car personne ne peut animer plus de deux réseaux sociaux. » « Pheed va tuer Twitter. » « Google + est un Twitter killer » Ces assertions, vous les avez forcément entendues ou lues quelque part. Elles sont la pierre angulaire du raisonnement étriqué selon lequel un réseau social chasse l’autre. Pourtant, nombreux sont les faits qui viennent infirmer cette prédiction. Démonstration…

Les usages tendent à se spécialiser par plateforme

Les usages de chaque réseau social sont différents. Utilisateurs de Google + : parlez-vous aux mêmes personnes que sur Facebook ? Utilisateurs de Twitter : vous y faites la même chose que sur G+ ? Vous conversez des mêmes sujets, vous publiez les mêmes contenus et avez les mêmes discussions sur chaque plateforme ?

Non, bien sûr. A chaque réseau social son public et ses usages. Même si les usages par plateformes sont impossibles à schématiser, le principal est là : les usages sur chaque réseau social ne sont pas uniques, monolithiques, mais ils tendent malgré tout à se spécialiser par plateforme, justement en raison de leur multiplication.

Une spécialisation qui commande d’ailleurs le temps passé sur chaque plateforme.

Le temps passé varie du simple au décuple selon les supports

Alors qu’une première étude (2012) avait déjà démontré l’avance de Facebook en termes de temps passé sur chaque plateforme, une nouvelle étude de 2013 est venue le confirmer : 83 % du temps passé par les utilisateurs (US) de réseaux sociaux est consacré à Facebook.

temps passé sur les reseaux sociaux

 

Voilà qui tend, là encore, à infirmer la thèse selon laquelle un réseau chasse l’autre : le temps passé pouvant varier du simple au décuple, voire plus. Les réseaux sociaux ne sont tout simplement pas utilisés à la même hauteur. Dans ce cas, comment considérer que l’un peut chasser l’autre ?

Cette forte différence de temps passé s’explique, pour partie, par l’imbrication des réseaux sociaux dans le web.

Les réseaux sociaux sont imbriqués dans le web

Depuis l’émergence du fameux open graph de Facebook, lequel permet d’implémenter les fonctionnalités de Facebook sur n’importe quelle page web, les réseaux sociaux sont sortis de leur lit.

Aujourd’hui, nombreux sont les sites web à avoir implémenté des boutons « Like », follow, +1, etc. Les réseaux sociaux s’enrichissent donc du web sans que les utilisateurs aient besoin de se rendre sur leur plateforme. Une souplesse d’utilisation qui aide mécaniquement les réseaux sociaux à gagner en contenus, donc en activité.

open graph facebook

De ce point de vue, il est aisé d’animer plusieurs comptes sociaux uniquement en utilisant les boutons de réseaux sociaux au fil de vos pérégrinations sur le web. Là encore, les réseaux sociaux ne se chassent pas les uns des autres, ils se font simplement une place à côté du voisin, au soleil : sur le web.

Cette intégration des réseaux sociaux au web a précédé la création d’une série d’applications satellites gravitant autour des maisons-mères que sont Twitter et Facebook.

Les applications satellites sont dépendantes des maisons-mères

On confond souvent réseaux sociaux et applications greffées sur un réseau social. Prenons l’exemple de Vine, dont l’utilisation est en forte croissance (mai 2013) : Vine est une application mobile consubstantielle de Twitter. Pas de Twitter, pas de Vine. Impossible de comptabiliser Vine comme un réseau social à proprement parler. Le raisonnement est le même pour Instagram, initialement indépendant mais racheté par Facebook.

instagram vine

Ces applications sont venues enrichir les grosses plateformes sociales en s’appuyant sur elles (ou en étant absorbées, à l’instar d’Instagram). Aucune menace, là encore, de remplacement de l’une par l’autre.

Les réseaux sociaux de niches, un complément plus qu’une menace

Enfin, comment ne pas parler des réseaux sociaux dits « de niche » ? Si la définition du terme « niche » est contesté (Quel seuil, quel plafond ?) et que, ici aussi, réseaux sociaux et applications satellites sont parfois confondus, les Pheed, Snapchat, whatsapp, Quora et autres Celly, Rustlin, Medium et Cooala peuvent être considérés comme des réseaux sociaux de niche.

Soit qu’il s’adresse à un sujet en particulier (Cooala pour les marques seulement), soit qu’une partie de leur fonctionnement est payant (Pheed), soit que leur public ne vient que ponctuellement (Quora), etc.

pheed

La liste de ce type de plateforme est longue, et c’est parce qu’elle s’allonge en permanence que certains médias ou blogueurs sont parfois prompts à annoncer la mort des « anciens » (en général, Facebook) à cause et au profit de ces nombreux « nouveaux ». En réalité, parce qu’ils ne concernent qu’une niche, ces plateformes ne sont évidemment pas en mesure de tuer les grosses machines Facebook et Twitter.

Les usages croissent plus vite que les plateformes

Facebook, Twitter et Google + mourront sans doute un jour, cette lapalissade n’est pas le sujet. Simplement, ces plateformes généralistes ne seront sans doute pas tuées par un autre réseau social, ne serait-ce que parce que le public développe sur les nouveaux supports des usages inattendus, complémentaires des « anciens ». Il y a seulement quelques années, qui pouvait penser que Twitter serait un canal majeur de conversation autour de la télévision et que la géolocalisation permettrait aux commerçants de nouvelles promotions personnalisées ?

Bien entendu, les différents réseaux sociaux se font concurrence et nombreux sont ceux qui meurent faute de public. Il n’en reste pas moins que Facebook est toujours là, malgré les armées d’oiseaux de mauvais augure.

Le web social n’est pas une couche de strates, c’est un puzzle sans bords 

Les paléontologues du web se trompent. Considérant le web social comme une succession de strates, où les nouvelles couches enterrent les anciennes, ils passent à côté de la nature même du web : en perpétuelle expansion.

Comme l’univers, le web et les réseaux sociaux croissent de plus en plus vite sans pour autant se chevaucher. Le web social n’est pas constitué de strates s’entassant les unes sur les autres, il est au contraire un puzzle sans bords, sur lequel, tous les jours, de nouvelles pièces se greffent, sans faire disparaître les anciennes.

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L'auteur

Benjamin Lagues

Consultant web, je suis passionné par le web social et les pratiques qu'en développent les institutions publiques, entreprises et aussi et surtout la presse. Globalement, je suis très intéressé par les usages du web en politique (pas forcément partisane) et les déconstructions des mythes en la matière.

 


8 Commentaires

  1. Bravo pour cet article ! J’ai adoré le titre de votre dernier paragraphe : « Le web social n’est pas une couche de strates, c’est un puzzle sans bords » c’est exactement ça !

    • Merci :)

  2. +1 ! :)

  3. Passionnante cette théorie de l’expansion des réseaux sociaux telle celle de l’univers des astrophysiciens. Comme des points qui s’écartent marqués sur un ballon que l’on gonfle.
    Sauf que les soleils s’éteignent eux aussi et nul ne connait le temps de l’internet social, peut-être simple composante bornée dans le temps du high-tech numérique.
    Et dans cette dimension, FB est un fétu d’électron par rapport à GG.

    • Exactement, mais le principe est là : l’expansion et non pas l’accumulation de strates.

  4. Je suis d’accord avec cet article, mais je voudrais juste souligner qu’au départ, twitter, tout comme facebook étaient des réseaux sociaux de niche !

  5. Ils rejoindront bientôt myspace et skyblog, expansion ou pas.

    Chez les très jeunes, facebook c’est déjà le pire de la ringardise…

  6. J’aime aussi beaucoup la conclusion de l’article que je trouve très poétique ;)
    Je suis par ailleurs tout à fait d’accord : un jour, internet sera peut être remplacé par Google, mais le web fonctionne parfaitement avec le principe de la concurrence. Quand un concept nouveau apparaît, 5 autres font surface et ainsi de suite… Un puzzle sans bord quoi !

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